L’intégrité cognitive
Ne pas subir à son insu l’exploitation de ses vulnérabilités cognitives ou comportementales.
HABEAS MENTEM
Le manifeste
Conquérir l’autonomie cognitive en Europe
L’Habeas Corpus a protégé la personne contre la détention arbitraire ; l’Habeas Mentem protège l’esprit contre la capture algorithmique.
DéfilerNous avons appris à protéger notre personne : nos libertés, notre vie privée et nos données. Mais une nouvelle frontière de la liberté est en train d’apparaître : les conditions dans lesquelles nous formons notre propre jugement.
Et notre jugement ?
Pendant des décennies, l’Europe a vécu dans un monde qu’elle croyait stable. Elle a externalisé une partie de sa sécurité, de son énergie, de ses infrastructures et de sa puissance technologique. Elle découvre aujourd’hui que ces dépendances ne sont pas seulement économiques ou géopolitiques. Elles sont aussi cognitives.
Nos environnements numériques sélectionnent ce que nous voyons, organisent ce qui retient notre attention, anticipent nos réactions et construisent progressivement des représentations de nous-mêmes. L’intelligence artificielle ajoute une capacité nouvelle : celle de produire, personnaliser et interagir à une échelle qui transforme les conditions mêmes de notre rapport à l’information.
Le problème n’est pas tant l’influence, car nous avons toujours été influencés par telle ou telle forme de propagande. Le problème apparaît lorsque cette influence devient invisible, personnalisée, automatisée et capable d’exploiter nos vulnérabilités sans que nous puissions comprendre, choisir ou contester les mécanismes qui l’organisent.
L’Europe a commencé à répondre à cette transformation. Le RGPD protège nos données. Le Digital Services Act encadre les grandes plateformes et leurs systèmes de recommandation. L’AI Act interdit certaines pratiques manipulatoires et impose de nouvelles obligations de transparence. Les plateformes et les assistants proposent eux-mêmes des outils de contrôle, de réinitialisation ou de gestion de la mémoire.
Ces protections sont considérables, et cet édifice n’existe nulle part ailleurs : il est proprement européen. Mais elles restent dispersées.
Il manque encore la clé de lecture qui les relie : le droit de rester l’auteur de son propre jugement.
Nul ne peut disposer de la liberté d’une personne.
Nul ne doit disposer, à notre insu, des conditions de notre jugement.
C’est le sens de l’Habeas Mentem. En 1679, l’Habeas Corpus a posé une limite décisive à l’arbitraire : le pouvoir ne peut pas disposer de la personne sans justification.
Trois siècles et demi plus tard, une autre dimension de la personne apparaît vulnérable : son esprit sous l’effet des algorithmes. L’Habeas Mentem prolonge l’intuition selon laquelle nul ne devrait pouvoir disposer à son insu des conditions dans lesquelles une personne forme son jugement.
Il ne s’agit pas de protéger les citoyens contre les idées, ni de créer une police de la vérité. Il ne s’agit pas non plus de supprimer l’influence. Il s’agit de protéger la capacité de juger.
L’Habeas Mentem repose sur trois principes. Trois protections appelées à devenir, un jour, des droits opposables :
Ne pas subir à son insu l’exploitation de ses vulnérabilités cognitives ou comportementales.
Pouvoir choisir les principales conditions dans lesquelles son attention est sollicitée, organisée et retenue.
Savoir pourquoi une information nous est montrée, identifier les mécanismes qui déterminent sa visibilité, accéder à d’autres modes de sélection, les contester et modifier son environnement informationnel.
Ces principes appellent deux instruments pour les rendre effectifs :
Ne pas être définitivement enfermé dans les inférences que les systèmes ont produites sur soi. Une machine peut apprendre qui nous avons été ; elle ne doit pas avoir le dernier mot sur qui nous pouvons devenir.
Transformer la transparence en pouvoir d’agir. Comprendre, choisir, contester. Et, lorsque cela est nécessaire, obtenir réparation.
L’Habeas Mentem ne propose donc pas une nouvelle forme de protection paternaliste. Il repose au contraire sur une confiance exigeante dans le citoyen.
À chaque principe correspond une responsabilité : ne pas manipuler, respecter l’attention d’autrui, ne pas dégrader sciemment l’espace informationnel commun. Et à ces responsabilités s’ajoute un devoir envers soi-même : entretenir sa capacité de jugement par la formation, la lecture, l’exercice de l’esprit critique. En effet, aucune technologie, aucune loi et aucun État ne pourront jamais penser à notre place.
L’enjeu de notre génération est sans doute là : faire en sorte que les technologies qui façonnent notre environnement cognitif restent des instruments de notre liberté et non les maîtres invisibles de notre attention.
L’Europe a progressivement appris à protéger la personne, sa liberté, sa parole, sa vie privée et ses données. L’Habeas Mentem propose d’étendre cette ambition à son esprit – un jour, peut-être, jusque dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union.
Non pas le droit de penser juste, mais le droit de rester l’auteur de sa pensée.
Habeas Mentem. Conquérir l’autonomie cognitive en Europe – le manifeste d’Aymeric Bourdin et Michaël Malherbe (août 2026). Laissez votre adresse : le téléchargement s’ouvre aussitôt.
Version française. English edition disponible.
Aymeric Bourdin pratique depuis vingt ans la diplomatie des idées. Diplômé de Sciences-Po Paris en affaires européennes, il reprend en 2017 la présidence de l’Atelier Europe, think tank fondé au lendemain du référendum français de 2005. Il continue d’y développer les voyages d’étude dans les capitales de l’UE. Cette méthode consiste à explorer l’Europe à hauteur d’homme : dans les ministères, les rédactions, les entreprises et les cafés, où se forment opinions et décisions locales. Parallèlement, il mène une activité de Directeur de mission au Cigref depuis 2023, où il contribue à construire le dialogue entre grandes entreprises utilisatrices du numérique et pouvoirs publics. Il a dirigé par ailleurs l’Institut des Transitions, qu’il a rejoint en 2020 pour articuler transition énergétique et révolution numérique. Auteur de livres et tribunes sur la souveraineté européenne et la troisième révolution industrielle, il intervient dans les universités, les institutions et les médias sur l’autonomie stratégique du continent. Il est habité par la conviction que l’Europe ne pèsera pas uniquement par la norme, mais par le développement progressif d’un espace public commun.
Michaël Malherbe décrypte depuis quinze ans la communication des institutions européennes. Diplômé de l’IEP de Strasbourg et titulaire du master « Communication politique et sociale » de Paris I-Panthéon Sorbonne, il anime depuis 2007 le blog Lacomeuropéenne, devenu une référence francophone sur les stratégies narratives de l’Union. Il a été chargé de cours dans les masters « Études européennes » de la Sorbonne-Nouvelle (Paris III) et « Affaires européennes » à Paris IV. Co-auteur d’une étude sur vingt ans de communication numérique des institutions européennes (Communication & langages, 2015). Secrétaire général de l’Atelier Europe, il développe les prises de position sur la guerre cognitive et la sécurité informationnelle du continent. Après un parcours en agences au sein du groupe WPP, il travaille à l’advocacy des dirigeants. Il défend la thèse que la démocratie européenne ne se défend pas en édictant des règles, mais en reconquérant le récit.